OSIRIS

Mis à jour : août 17

| OU LES HOMMES QUI ONT INVENTÉ DIEU |



Dans un pays lointain, détruit par une guerre civile religieuse, une famille athée résiste et lutte pour sa survie. Mais la conversion récente de la plus jeune des sœurs, Dalila, réveille d'anciennes suspicions. Sa foi suffira-t-elle à redonner un sens à sa vie, comme elle semble le croire ? Est-il encore possible de prier un Dieu qui laisse les Hommes s'anéantir en son nom ? Tandis que l'équilibre familial vacille, Dalila, elle, se radicalise.


Texte écrit en mai 2018. Extraits de scènes.


[ Scène 3 ] ISIS. Voici Marc. Marc, c'est ma sœur Dalila et lui, mon frère Seth. Il va s'installer ici quelques temps. Vous n'y voyez pas d'inconvénient ? Marc est discret, c'est quelqu'un de discret, tu es quelqu'un de discret ? Vous verrez, vous oublierez même qu'il est là. Vous ne vous en souviendrez plus et le jour où il partira vous direz tiens je ne savais pas qu'il avait habité ici. Chéri, donne-moi ton manteau, je te débarrasse. Nous partagerons lui et moi la chambre d'Ossama, elle est inoccupée, alors je me suis dit c'est dommage qu'elle reste vide cette chambre, il faudrait l'occuper. Et puis comme cela, toi, Dalila, tu prendras ma chambre, tu l’aménageras comme tu veux, cela te fera plus d'espace. Tu dis toujours cela, que tu n'as pas assez d'espace. Alors voilà, ce sera l'occasion. Marc s'installe ici, provisoirement je le répète, et toi cela te fera plus d'espace. C'est une bonne idée, non ?

SETH. Il faut que je dise quelque chose ? Tu attends de moi que je dise quelque chose ? Parce que franchement, je ne vois pas trop quoi dire là.

DALILA. Moi, je trouve cela formidable. Oui, vraiment formidable, c'est exactement cela, formidable.

ISIS. Cela vous ennuie ?

DALILA. C'est vrai que nous aurions voulu, nous aurions préféré le savoir plus tôt, avant son arrivée je veux dire. Bon, ce n'est pas très grave, je te le dis comme cela. C'est bien qu'il soit là maintenant, nous sommes contents et cela nous fera de la compagnie. Pas vrai, Seth ? SETH. De toute façon, je ne vois pas pourquoi nous parlons puisqu'il est là. Dis-lui de s'asseoir au moins, il ne va pas rester debout comme cela, tout le temps, on dirait qu'il est mal à l'aise. Tu es mal à l'aise ? Assieds-toi.

DALILA. Moi aussi j'ai quelque chose à dire, à annoncer, une grande nouvelle. Je profite de ce moment, de ce passage où nous faisons des annonces pour en faire une à mon tour. Je suis croyante. À partir de maintenant, je vivrai pour servir mon dieu Osiris.

SETH. Elle a dit Osiris ?

ISIS. Dalila, nous en avons déjà parlé. Tu devrais m'écouter un peu. Je suis plus vieille que toi alors j'en sais davantage.

SETH. Quelqu'un peut m'expliquer ?

DALILA. J'ai un dieu et il me protégera et m'aidera à m'en sortir dans les moments difficiles. Je serai son apôtre, je le servirai.

ISIS. C'est son émission qu'elle écoute sans arrêt, cela aura bien fini par lui retourner le cerveau. Tu vois ce que je te disais ?

SETH. Cela ne te suffit pas de voir le pays s'écrouler sous les religions ? Prends une arme et va au front, tant que tu y es. Quoi ? Ne me regarde pas comme cela, je rigole. Je rigole. Ne me regardez pas comme cela, toutes les deux, c'est une blague. Si je ne peux même pas plaisanter. C'est bon, j'arrête. Prie tant que tu veux mais ne fais pas les mêmes conneries qu'Ossama, c'est tout ce que je te demande.

ISIS. Voilà, nous y sommes.

SETH. Il est là le fond du problème, non ? Nous savons tous comment il a fini, Ossama. Cela me ferait chier que tu termines comme lui.

DALILA. Ossama, c'est notre frère. Il ressemble comme deux gouttes d'eau à Isis, ils sont jumeaux. Quand ils étaient petits – je n'étais pas née mais on m'a raconté – quand ils étaient petits, Isis avait les cheveux courts et elle s'habillait comme lui alors nous ne pouvions pas les distinguer. Ils étaient comme des clones. Isis te montrera des photos. Ossama, personne ne sait ce qu'il est devenu. Il a disparu, un jour. Il paraît qu'il est dans un camp de prisonniers, c'est Seth qui le dit. N'est-ce pas que tu le dis ? Il est dans un camp de prisonniers et tu sais ce qu'ils font aux prisonniers ? Ils les traitent comme des chiens. Parfois ils les torturent ou ils les violent, je l'ai entendu à la radio.

SETH. C'est bon, tu as fini ? À quoi tu joues ? Qu'est-ce qui te prend de raconter notre vie comme cela ? À un inconnu en plus – désolé Marc mais je ne te connais pas. C'est un inconnu pour nous. Alors qu'est-ce qui te prend, qu'est-ce qui t'a pris de lui dire tout cela ? C'est privé, ce sont des histoires privées, tu n'as pas à les raconter.

DALILA. Il ne faut pas le prendre comme cela, Seth. Ce n'était pas méchant, pas méchamment, ce que je disais là.

ISIS. Seth, elle ne disait rien de mal.

SETH. C'est bon, je me tais. C'est pénible, à la fin. Je me tais, je ne dis plus rien. Je ne sais pas ce que vous avez toutes les deux, aujourd'hui, contre moi, mais vous n'êtes pas possibles. Ce n'est pas possible.

MARC. Reprends, Dalila, c'était intéressant. Moi, cela m'intéresse.

DALILA. J'avais terminé. ISIS. Parle-nous d'Osiris, de ton dieu. Je suis sûr que tu as plein de détails à nous apprendre.

SETH. Ossama, c'était un fanatique, d'accord ? Un terroriste. Il avait des idées arrêtées sur un certain nombre de sujets. C'était un Dissident. Tu sais ce que c'est, Marc, un Dissident ? Les types en noir qui font sauter des baraques. Ossama était l'un d'eux. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé mais tout ce que je peux dire, c'est qu'il le méritait. Il est peut-être tombé entre les mains des Alliés ou pire, des Occidentaux, mais c'est ce qu'il méritait. Les fanatiques comme lui, ils ont une fausse image de Dieu, une image qu'ils ont inventé, fabriqué, avec laquelle ils se bourrent le crâne. Alors oui, c'est bien fait pour lui.

ISIS. Dalila, où tu vas ?

DALILA. Il m'a coupé l'appétit, je n'ai plus faim.

[ Scène 9 ] DALILA. Seth, que s'est-il passé ? Tu es blessé ? Tu saignes.

ISIS. Dalila, laisse-le avancer. Il ne va pas rester sur le pas de la porte. Suis-moi. Mets cela, tu veux ? Attention, cela pique. Je t'avais prévenu. Reste appuyé. Reste appuyé, je te dis, sinon tu continueras de saigner.

SETH. Merci.

ISIS. Elle n'est pas jolie, ta blessure. Comment tu te l'es faite ?

SETH. J'ai croisé un Dissident.

ISIS. Seth ?

SETH. Il avait un couteau, il m'a attaqué.

ISIS. Ne me prends pas pour une conne, les Dissidents n'attaquent pas seuls et encore moins au couteau. Crois-moi, le jour où tu en croiseras un, tu ne t'en relèveras pas. Alors, tu vas me dire ? Le sang sur ton pull, ce n'est pas le tien, pas vrai ?

SETH. Si je te le dis, tu ne seras pas contente.

ISIS. Tu n'es pas en position de négocier.

SETH. Je travaille pour l'ERMA depuis quelques mois. C'est une des factions antifascistes qui soutient les Alliés. Je rends des services en échange de leur protection.

ISIS. Des services ? Quels services ? Ce n'est pas précis, tu n'es pas précis, c'est quoi ces services ?

SETH. Ils me donnent des noms, des listes de noms, des Dissidents le plus souvent, et je les fais disparaître. Ne me regarde pas comme cela. C'est la guerre, Isis. Même si je préférais vendre des hamburgers, personne n'en voudrait.

ISIS. Celui-là s'est bien défendu.

SETH. C'était un costaud, il pesait le double de mon poids. Je ne pensais pas lui échapper.

ISIS. J'espère que Marc ne t'a pas suivi là-dedans.

SETH. Ton Marc, il a deux mains gauches. Pour le cuivre, il a failli nous faire arrêter. Je n'allais pas prendre un tel risque aujourd'hui, tu imagines. Je ne sais pas où tu l'as trouvé, mais il n'est pas rusé.

ISIS. C'était irresponsable de n'avoir prévenu aucune de nous deux. Si un malheur t'arrivait, nous ne le saurions même pas. Tu serais comme Ossama, porté disparu. Tu es irresponsable. À Dalila, je veux bien, ce n'est qu'une gamine, mais à moi franchement, à moi tu aurais pu le dire. Le corps, tu en as fait quoi ?

SETH. Jeté dans le fleuve.

ISIS. Ah.

SETH. J'ai l'habitude, tu dois me faire confiance. Je mets tout en œuvre pour vous protéger. Elle a raison, la gamine, nous sommes une famille.

ISIS. C'est moi la plus vieille, c'est à moi de prendre soin de vous.

SETH. Mais l'homme, c'est moi. Pour nous, depuis la mort de maman, tu t'es mise en quatre. Laisse-moi prendre le relais. La guerre, personne ne sait ce qu'elle durera. Des mois, des années sans doute. Tu t'épuiserais.

ISIS. Nous survivrons, tu penses ?

SETH. Tant que le régime tient, nous avons une chance. Le jour où le régime s'effondre, il ne nous reste plus qu'à prier avec Dalila. Pour le moment, je parierais sur le régime.

ISIS. Tu te rappelles quand nous étions mômes ? Avec Ossama, vous preniez des paris sur tout et n'importe quoi.

SETH. Nous misions sur des cailloux parce qu'aucun de nous n'avait de billes. Une fois, Ossama avait réussi à en récupérer une, de bille. Il l'avait échangé à Yacine, le petit grassouillet du bout de la rue. Il lui avait échangé contre un caillou, tu te souviens ? Le pire dans l'histoire, c'est que Yacine n'en pouvait plus, il était tout fier et se pavanait partout avec son caillou. Ossama lui avait raconté que c'était une pierre précieuse et l'autre gars y avait cru dur comme fer. Le caillou ne valait rien, pas un rond, et lui, il racontait à tout le monde que c'était une pierre précieuse. Et nous on riait, qu'est-ce que l'on riait à cette époque-là. La bille, il ne l'a pas gardée. Il me l'a donnée. Il m'a dit tiens Seth, elle est pour toi, pour te porter chance.

ISIS. S'il était là aujourd'hui, que penses-tu qu'il ferait ?

SETH. Je ne sais pas trop. Avant sa disparition, ce n'était plus le même.

ISIS. Je suis sûre que nous ne savons pas toute l'histoire, qu'il y a des détails, de minuscules détails qui nous échappent, qui continuent de nous échapper malgré tout. Un jour, probablement, nous saurons. Seth, depuis quand travailles-tu pour l'ERMA ? Dis-moi, depuis combien de temps ?

SETH. Pourquoi tu veux savoir, tout à coup ? Huit mois je dirais, peut-être plus.

ISIS. Huit mois. C'est drôle comme coïncidence, pour lui aussi cela fait huit mois. Ossama aussi, il y a huit mois qu'il a disparu.

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