LE MALADE IMAGINAIRE

| Ou comment parler d'une société (vraiment) malade |



Le Malade Imaginaire dresse le portrait d'Argan, un veuf hypocondriaque, père de deux filles (Angélique et Louison) et remarié à Béline qui, sous couvert d'attentions et grâce au concours de médecins peu scrupuleux, attend la mort de son époux pour en hériter. Crédule, Argan se complaît dans les soins quotidiens que lui administrent ses bienfaiteurs et décide, par précaution, de marier sa fille Angélique à un médecin.


Jouée pour la première fois en 1673 par la « Troupe du Roi » (nom donné à la troupe officielle de l’État) au Théâtre du Palais-Royal, Le Malade Imaginaire est la dernière pièce de Molière, qui décède le soir de la quatrième représentation. Écrite en trois actes en prose, la pièce est une « comédie-ballet » : un genre mêlant drame, musique et danse, inventé par Molière et Lully pour répondre aux commandes de Louis XIV. Ils en composeront, à la demande du roi, une dizaine. Il s'agit donc, par définition, d'un genre « noble », destiné aux élites et joué devant la Cour. Si le texte a traversé les siècles, les musiques (composées par Marc-Antoine Charpentier) sont tombées dans l'oubli et la pièce n'est que peu mise en scène dans sa version intégrale. On y retrouve des thèmes chers à Molière : les amours contrariées, la cupidité et le ridicule des « faux-savants », mais aussi le goût pour la fourberie des valets, incarné ici par le personnage de Toinette.

Daniel Auteuil signe cette mise en scène, dont il tient le rôle principal. Créé au Théâtre de Paris, le spectacle est produit par Arts Live Entertainement, une société de production fondée en 2010 par Richard Caillat afin d'« aller à la conquête du public avec les outils d'aujourd'hui : Internet, Internet Mobile, la Téléphonie Mobile, les Réseaux de Communication au sens large ». En collaboration avec Jacques-Antoine Granjon (Vente-Privée), Marc Simoncini (Meetic) et Xavier Niel (Free, Le Monde), Arts Live semble surtout vouloir faire du théâtre un produit de consommation comme un autre. La « culture » y est gérée comme une entreprise (le quatuor possède aujourd'hui trois théâtres : le Théâtre de Paris, la Michodière et les Bouffes-Parisiens) et les spectacles, comme des produits marketing : comédies « légères », one-man show.

Doté d'une importante filmographie, Daniel Auteuil a été nommé douze fois aux Césars et primé pour son interprétation en 1987 puis en 2000. Passé par tous les registres, par le théâtre subventionné comme par le privé, il avait travaillé avec Jean-Pierre Vincent (premier de la classe de la culture d’État : administrateur de la Comédie-Française, puis directeur du TNS et de Nanterre-Amandiers) sur deux textes de Molière : Les Fourberies de Scapin (1990) et L’École des Femmes (2008). Il n'est donc pas étonnant que la production confie un spectacle à un acteur de cette envergure, avant même de connaître ses intentions artistiques, précise avec fierté la direction dans le programme du spectacle. Sur scène, l'acteur est accompagné par une imposante distribution : Alain Doutey, Aurore Auteuil, Victoire Bélézy, Pierre-Yves Bon, Natalia Dontcheva, Jean-Marie Galey, Gaël Cottat, Loïc Legendre, Cédric Zimmerlin, Laurent Bozzi, Nina Schmitt, Judith Berthelot et Héloïse Bacquet. La plupart d'entre eux sont issus de la télévision, donnant une indication supplémentaire sur les intentions de la production.

Le texte, toujours porteur de sens aujourd'hui, aurait pu se faire l'écho monstrueux d'une société corrompue en tous sens par les lobbys pharmaceutiques (scandales sanitaires, pollutions de sites), où les laboratoires censés nous soigner s'allient à des multinationales destructrices du vivant (Bayer-Monsanto), où les perturbateurs endocriniens prolifèrent dans nos médicaments et où l'on voudrait nous imposer onze vaccins obligatoires. Il y aurait eu un milliard d'histoires à raconter à travers Le Malade Imaginaire, mais Daniel Auteuil ne prend parti pour aucune d'entre elles. Dans un entretien publié par Femina le 27 janvier dernier, il écrit que les pièces de Molière « traitent de l’humain et du sentiment plus que de politique ou de social ». Il oublie, pourtant, que l'Homme est un animal politique (pour citer Aristote) et que parler de l'humain, c'est déjà parler socio-politique : l'un ne va pas sans l'autre. Il a plutôt répondu, dit-il, à une « volonté égoïste » : mettre en scène un texte qu'il voulait depuis longtemps monter.

Si le théâtre est aussi une affaire d'égoïsmes – on met en scène par nécessité autant que par coups de cœur – ne rien défendre constitue en soi une revendication politique. Créer un spectacle, c'est toujours donner une vision du théâtre tel qu'on imagine qu'il devrait être. Créer un spectacle seulement par égoïsme, c'est assumer la volonté d'une reproduction sociale de l'entre-soi : ici, un divertissement destiné aux plus riches.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le texte nous parvient pourtant. La mise en scène, qui tire vers la farce au fur et à mesure que l'imaginaire d'Argan se dévoile, confère au spectacle un côté accessible et intelligible. C'est la puissance de Molière qui, malgré une transposition fade, continue de nous porter. Écrit pour la Cour, le texte avait plutôt intérêt à être suffisamment bien ficelé pour être présenté sans crainte de représailles. Plus la situation est burlesque, plus le rire est permis : l'intronisation d'Argan à la médecine, à la fin de la pièce, représente le point d'orgue bouffon de ce tour de passe-passe. La critique n'en demeure pas moins, en filigrane, d'une extrême virulence. Molière y attaque de nouveau, après l'avoir fait dans Le Médecin volant ou Le Médecin malgré lui, la caste des médecins dont il dénonce l'imposture. Il amorce aussi, à sa façon, une réflexion sur la psyché – l'impact de notre « imagination » sur le corps – et le rapport que nous éprouvons au regard de notre propre finitude.

Pour que Molière nous parvienne, peut-être faut-il simplement laisser agir le texte ? Daniel Auteuil a créé, presque malgré lui, un théâtre accessible qui – si les prix n'étaient pas aussi exorbitants – pourrait se prétendre populaire. Après tout, ne vaut-il pas mieux qu'une production comme Arts Live, à défaut de ne rien dire, permette à Molière d'être entendu, plutôt qu'à des créations superflues de voir le jour ?

Pour ma part, je suis ressorti de la représentation avec une furieuse envie de jouer Molière dans la rue, dans les bars, dans les transports en commun : partout où son texte serait au contact des gens. Car une chose n'a jamais été aussi sûre : la société que critiquait Molière n'a pas disparu, elle n'a fait que se travestir au fil des siècles. « Il faut que tout change pour que rien ne change ! »

Si vous en avez les moyens, rendez-vous au Théâtre de Paris, où se jouera certainement le spectacle pendant encore quelques mois.

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