LA CAVERNE

Mis à jour : 16 mai 2019

| D'après le mythe platonicien |



Dans une société futuriste, les publicités sont devenues un moyen de contrôle de la pensée et le capitalisme a vampirisé le monde, au point de détruire un à un tous les artisans locaux. Face à un gigantesque quartier d'affaires dirigé par un despote, une famille de faïenciers tente tant bien que mal de lutter pour sa survie et celle de sa production.


Texte écrit en octobre 2016. Extraits de scènes.


[ Scène 1 ] LA VOIX. Un jour, je me suis posé une question. Seule, dans un restaurant où j'avais l'habitude d'aller, à l'heure du repas. Seule, dans ce restaurant je me suis posé cette question. Cette question, je n'y ai pas répondu immédiatement. Cette question je l'ai laissée en suspens, j'ai regardé autour de moi les autres personnes, le type de personnes que l'on croise dans les restaurants où on a l'habitude d'aller. Cette question me concernait et les concernait et vous concernait aussi. Cette question je ne l'ai jamais formulée à voix haute avant aujourd'hui, toujours dans ma tête comme ce jour dans ce restaurant où je me suis posé cette question. Cette question je vous la pose mais vous ne devez pas avoir l'impression de devoir y répondre. Peut-être que vous ne devez pas répondre à cette question. Cette question c'est une question rhétorique, on la pose sans attendre de réponse parce qu'il n'y a pas de réponse à attendre de cette question-là. Cette question il faut qu'elle sorte, j'ignore de quelle façon, il faut qu'elle sorte parce qu'elle est là, elle m'a suivie depuis ce restaurant où j'avais l'habitude d'aller, elle m'a suivie et elle attend, elle attend non pas une réponse mais elle attend d'être posée. C'est l'histoire d'une question qui attend d'être posée. C'est l'histoire d'une question qui va venir, tout à l'heure, bientôt, maintenant. C'est cette question. Un jour, dans ce restaurant où j'avais l'habitude d'aller, je me suis demandé si le monde était aveugle. Par le monde, je veux dire le monde entier, le monde entier plongé dans un aveuglement planétaire, voilà la question. Un jour, je me suis interrogée sur l'aveuglement planétaire et cet aveuglement planétaire m'a fait peur. Un jour, j'ai compris. J'ai compris que c'était une caverne dans laquelle nous vivions et que cette caverne ce n'était pas n'importe quelle caverne, c'était la caverne de Platon. Nous vivons dans une caverne planétaire où les images qui reproduisent la réalité remplacent cette réalité. Nous vivons dans un monde que nous qualifions d'audiovisuel et dans ce monde audiovisuel propice à l'aveuglement planétaire, jour après jour nous répétons l'histoire des prisonniers de la caverne, jour après jour nous percevons des ombres et jour après jour nous demeurons persuadés que ces ombres sont la réalité. Un jour, j'ai compris que nous vivions dans la caverne de Platon et qu'après tous ces siècles, cette parabole prenait enfin un sens dans ma vie et dans vos vies aussi peut-être. Les images que nous voyons sont sorties de leur contexte, la plupart des images que nous voyons sont sorties de leur contexte. La plupart des images que nous voyons n'ont qu'un seul objectif : celui de nous vendre quelque chose. Les images ne nous touchent plus en réalité. En réalité nous sommes incapables d'être encore touchés par les images. Il n'y a que les histoires extraordinaires qui puissent attirer notre attention et les histoires simples, celles de notre quotidien, les histoires simples nous ne voulons plus les entendre. Figurez-vous seulement la situation que je vais vous décrire. Imaginez un village du Lot. C'est un village du Lot mais cela aurait pu tout aussi bien être l'Aveyron ou la Dordogne. Imaginez un village du Lot et dans ce village une maison qui abrite une faïencerie. Cette faïencerie, c'est la Faïencerie Palude, Père et Fille, en raison du nom de son propriétaire Cyprien Palude et de sa fille Martha. (Entre Cyprien.) Cette faïencerie c'est l'héritage de la famille. Cyprien Palude la tient de son père qui la tenait du sien. Cyprien Palude a cinquante ou soixante ans, parfois soixante-quatre quand l'envie lui prend. C'est un homme apprécié dans son village. Martha est une jeune femme à l'allure délicate, elle a épousé Marceau Chanfrein, le fils du charpentier, et attend depuis quelques mois son enfant. Au centre-ville à une cinquantaine de kilomètres de là – et une cinquantaine c'est beaucoup quand on a qu'un « vieux tas de merde déglingué » comme dit Cyprien – au centre-ville à une cinquantaine de kilomètres de là un gigantesque Quartier d'Affaires a vu le jour et dans ce Quartier d'Affaires, des centres commerciaux et dans ces centres commerciaux un entrepôt qui vend de la vaisselle. Cet entrepôt s'est approprié toutes les ventes de vaisselle de la région et sans vente de vaisselle il n'y a plus de Faïencerie Palude. Dans ce gigantesque Quartier d'Affaires, Marceau le mari de Martha travaille comme vigile.

[ Scène 11 ] MARCEAU. Ne faites pas attention, ils sont en travaux partout. Ils bâtissent un dôme autour du centre. CYPRIEN. C'est dans une prison que tu veux élever tes gamins ? MARCEAU. Venez, c'est par ici. LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. M.Palude, c'est un honneur pour moi de faire enfin votre connaissance. Nous avons tant échangé par téléphone ces derniers mois. Asseyez-vous, je vous en prie. Étant donné l'urgence de la situation, je n'ai pu faire autrement que de vous convoquer en personne. J'irai droit au but: nous avons sondé notre clientèle et les acheteurs hypothétiques sont peu nombreux. Nous ne pouvons malheureusement prendre de tels risques au regard de la conjoncture économique actuelle.

CYPRIEN. Continuez.

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Je suis conscient de l'effort surhumain que vous avez fourni ces dernières semaines, mais il nous est impossible de commercialiser vos figurines d'argile.

CYPRIEN. Vous ne pouvez pas me dire ça maintenant, j'en ai un camion plein qui attend dehors. Et une autre fournée à la faïencerie.

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Je suis navré mais notre décision est définitive et irrévocable. Vous pouvez considérer que notre contrat prend fin dès aujourd'hui. Nous vous rembourserons bien sûr une partie de vos dépenses, dix pour cent. Voyez cela comme un geste commercial.

CYPRIEN. Je me contrefiche de votre conjoncture, de votre sondage ou même de vos gestes. Il n'y a plus un seul artisan qui tienne encore face à vous. Vous les avez anéantis les uns après les autres. Vous voulez un geste ? Tenez, en voilà un. (Il fait un bras d'honneur.) Fourrez-le où vous voudrez. (Il sort.)

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. M.Chanfrein, il serait regrettable pour vous que cet incident ne s'ébruite à l'extérieur. Si tel était le cas, je ne serais plus en mesure d'interférer en votre faveur. Pouvez-vous me garantir que vous êtes digne de confiance ?

MARCEAU. Oui, monsieur.

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Très bien. Sachez que nous avons un poste d'interne à pourvoir dès la semaine prochaine. Dites un mot et il est à vous.

MARCEAU. Je suis un peu pris de court, je ne m'attendais pas à cela. Il y a le déménagement à organiser. Et mon beau-père...

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Il y a deux types d'hommes sur cette terre, M.Chanfrein. Ceux qui courent après leur bonheur. Et ceux qui se limitent à en contempler les ombres. Vous y réfléchirez.

MARCEAU. Oui, monsieur. (Il sort.)

CYPRIEN. Tu en as mis du temps, qu'est-ce qu'il te voulait ?

MARCEAU. Rien, partons d'ici.

CYPRIEN. Un dôme. Tu parles d'une idée.

[ Scène 14 ] CYPRIEN. Je suis venu vous dire au revoir. Et vous demander pardon aussi.

ISAURE. Pourquoi me demander pardon ?

CYPRIEN. Je n'ai pas toujours été très poli avec vous.

ISAURE. Ce n'est pas ce dont je me souviens.

CYPRIEN. Le pichet fonctionne toujours aussi bien ?

ISAURE. Comme au premier jour.

CYPRIEN. Il semblerait, enfin je crois, je crois que je vous aime, Isaure.

ISAURE. Le moment est mal choisi pour les déclarations, je ne sais même pas si je vous reverrai.

CYPRIEN. C'est ma façon de vous dire adieu.

ISAURE. Vous n'êtes pas obligé.

CYPRIEN. Je n'ai rien à vous offrir, je ne suis qu'un animal en voie d'extinction. Vous méritez mieux que ça. Je n'ai pas d'avenir. À vrai dire je n'ai pas de présent non plus.

ISAURE. Le présent vous pourriez l'avoir. Cet instant dans cette salle.

CYPRIEN. Avec cette femme ?

ISAURE. Et pourquoi pas ?

CYPRIEN. C'est impossible. Je vous l'ai déjà dit, je n'ai rien à vous offrir.

ISAURE. Et l'amour ?

CYPRIEN. L'amour ce n'est rien. Ce n'est pas avec de l'amour qu'on bâtit une maison, qu'on s'habille ou qu'on trouve de quoi vivre.

ISAURE. L'argent, les beaux habits, la belle maison, vous croyez que c'est ce que je veux ? CYPRIEN. Ne jouez pas avec les mots. Vous savez bien qu'un homme ne peut pas épouser une femme s'il n'a pas de quoi subvenir aux besoins de son foyer.

ISAURE. C'est votre cas ?

CYPRIEN. La faïencerie a fermé et je ne sais pas faire autre chose de mes dix doigts.

ISAURE. Alors vous allez vivre aux crochets de votre fille et de son mari.

CYPRIEN. Il n'y a pas d'autre alternative.

ISAURE. Vous pourriez vivre du salaire de votre épouse.

CYPRIEN. Combien de temps durerait l'amour, dans ce cas ?

ISAURE. Quand j'étais mariée, mon mari ne voulait pas que je travaille et je vivais de ce qu'il gagnait.

CYPRIEN. C'est différent, vous êtes une femme. Mettez un homme dans cette situation et vous verrez que ça ne peut pas durer.

ISAURE. Est-ce que l'amour doit forcément en pâtir ?

CYPRIEN. Je ne sais pas. Il faut que je parte.

ISAURE. Je vous aime Cyprien. Je suis éperdument amoureuse de vous. (Ils s'embrassent.) CYPRIEN. Je regrette que cela se finisse ainsi entre nous. Je le regrette sincèrement. ISAURE. Moi aussi. Pars à présent, ils doivent t'attendre.

CYPRIEN. Je reviendrai.

ISAURE. Oui.

[ Scène 24 ] MARCEAU. Vous ne pourrez pas garder le secret éternellement. Tôt ou tard les gens finiront par apprendre la vérité.

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Savez-vous ce que renferme réellement cette grotte, M.Chanfrein ? Vous êtes un homme intelligent. Un homme intelligent appliquerait-il le protocole sans se poser de question ? Vous suivez mes ordres car vous savez au fond de vous que ce qu'il y a derrière cette porte est trop important pour que quiconque n'en soit informé. Nous devons garder le secret pour le moment.

MARCEAU. Pendant combien de temps encore ? Je n'en peux plus de mentir à ma femme. LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Le temps que je jugerai nécessaire. Ne vous en faites pas, cela ne devrait plus être très long.

MARCEAU. Peu importe ce que vous manigancez, laissez-moi juste en dehors de tout ça. Je ne veux plus être mêlé à vos affaires. Voici ma lettre de démission, je ne serai pas votre homme. (Il se dirige vers la sortie.)

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Croyez-vous que la liberté ait un prix, M.Chanfrein ?

MARCEAU. Je ne suis pas sûr de bien comprendre votre question.

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Croyez-vous que la liberté ait un prix ?

MARCEAU. Mon expérience ici m'a appris que tout avait un prix. Et aussi que ce sont toujours les mêmes qui gagnent à la fin.

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Exact. Alors pensez-vous qu'il vous suffise de quitter cette pièce pour redevenir un homme libre ?

MARCEAU. Je ne crois plus à vos images, je ne suis même pas sûr d'y avoir déjà cru. Peu importe ce qui m'attend à l'extérieur, ce sera toujours moins pire qu'ici.

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Ce n'est pas moi qui prétendrai le contraire. Mais qu'en est-il de votre épouse ? Réfléchissez. En partant d'ici maintenant vous lui feriez prendre des risques démesurés, à elle et au bébé. Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ?

MARCEAU. Y a-t-il une autre alternative ?

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Grâce à vous, le projet ZETA est devenu le secret le mieux gardé de l'histoire du Quartier d'Affaires. Reprenez votre lettre. Continuez d'obéir à mes ordres. Je ne suis pas votre ennemi, M.Chanfrein. Mais vous devez comprendre que je ne suis pas le seul à prendre les décisions. J'aimerais vous aider mais ma hiérarchie ne me le permet pas toujours. Soyez patient. Dans quelques jours, le Conseil de Direction se réunira pour élire un nouveau leader. Si je suis président, votre liberté sera ma priorité.

MARCEAU. Qu'est-ce qui me garantit que vous dites vrai ?

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Il y a peu de garanties en ce monde, M.Chanfrein. Faites le bon choix. La balle est dans votre camp. [ Scène 28 ] LA VOIX. Je viens d'apprendre que vous aviez convoqué le Conseil sans m'en informer. Pouvez-vous m'expliquer, Vincent, ce que cela signifie ?

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Je vous en prie, asseyez-vous. Il arrive toujours, voyez-vous, un moment où il est nécessaire de s'interroger sur l'avenir. Un moment où il est nécessaire de mettre fin à une certaine époque pour qu'une nouvelle ère puisse voir le jour. Vous avez tenu ce Quartier d'Affaires pendant de nombreuses années et lui avez permis de se développer d'une manière tout à fait remarquable. Mais ce temps est révolu. Le Conseil pense qu'il nous faut un nouveau président.

LA VOIX. Et c'est là que vous vous êtes fait un plaisir de prendre ma place.

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Je vous ai défendu jusqu'à la fin. Vous savez bien que la parole du Conseil est irrévocable. Mon implication dans le projet ZETA n'est pas passée inaperçue. Isaure avait raison. Ce projet est suffisamment important pour conduire à la fin du Quartier d'Affaires. Nous ne pouvons nous le permettre.

LA VOIX. N'oubliez pas, Vincent, que sans moi vous n'êtes rien. Je vous ai tiré du néant pour vous élever jusqu'au sommet. Comment ai-je fait cela ? Par un claquement de doigts, un frêle et léger claquement de doigts. N'oubliez jamais qu'il m'en faudrait bien moins pour vous y conduire de nouveau.

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Je crains que cela ne soit plus le cas désormais.

LA VOIX. J'ai créé ce Quartier d'Affaires !

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Et sans notre intervention il aurait disparu avec vous. Nous avons fait la découverte d'un lieu exceptionnel qui aurait mérité toute votre attention. Que faisiez-vous pendant ce temps-là ? Vous étiez occupée à la destruction de la famille Palude. Sont-ils détruits ? Non. Et la Caverne, qu'en est-il ? Travaux interrompus, problèmes sanitaires irrésolus, commercialisation retardée. Ce sont autant de petits détails que le Conseil a adoré soulever.

LA VOIX. Je vous avais chargé du projet ZETA car j'avais confiance en vous.

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Chargé ? Il semblerait qu'il y ait eu une légère incompréhension, dans ce cas. Comme vous l'avez si souvent répété, le vent tourne. Il a tourné en ma faveur.

LA VOIX. Je demanderai une nouvelle réunion du Conseil. Je vous garantis que lorsque tout sera rentré dans l'ordre, je vous exterminerai, Vincent. Vous et tous ceux qui composent votre espèce.

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Vous n'avez pas l'autorité suffisante pour convoquer le Conseil. Vos paroles sont devenues obsolètes, vos actions sont devenues obsolètes, vous êtes devenue obsolète. Rentrez chez vous, faites vos valises. La semaine risque d'être éprouvante. J'oubliais. Isaure Follet est dorénavant mon assistante. Pour toute demande veuillez vous adresser directement à elle.

LA VOIX. Vous ne cesserez donc jamais de m'épater. Je vous souhaite beaucoup de plaisir à ce poste. (Elle se dirige vers la sortie.) Puis-je vous poser une dernière question ? Pensez-vous vraiment que le monde soit aveugle ?

LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES VENTES. Je ne sais pas. Je suis incapable de le savoir.

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