DEMAIN DÈS L'AUBE

Mis à jour : août 17

| SCÈNES D'ADIEUX |



Des comédiens se réunissent le temps d'une soirée, la veille de leur départ à la guerre. Entre colère et incompréhension, les esprits s'échauffent : comment l'État peut-il laisser des personnes mourir au front pour des causes qui les dépassent ? Tandis que la soirée tourne à la représentation improvisée, les comédiens imaginent des adieux entre divers personnages.


Texte écrit en juin 2017. Extraits de scènes.


[ La Mère et l'Enfant ]

LA MÈRE. Ne fais pas cette tête-là, on dirait que c'est une corvée, je me trompe ? C'est une corvée pour toi ? Tu me l'avais promis. Aujourd'hui nous regardons nos vieilles photos. Cela me fait plaisir, tu veux me faire plaisir n'est-ce pas ?

L'ENFANT. Oui, maman.

LA MÈRE. Assieds-toi près de moi. On va commencer par ton album de naissance. Je suis toute excitée. Il y a des années que je n'ai pas revu ces photos. Ton père était encore de ce monde il me semble. Tiens, quand on parle du loup. Quel âge avait-il sur celle-là ? Vingt-trois ou vingt-quatre ans. Il était beau, non ? Il avait un sourire à tomber par terre. Toutes les filles de ma classe étaient amoureuses de lui, mais c'est moi qui l'ai eu. Regarde celle-là, il te prenait dans ses bras à la maternité. Tu étais minuscule, il avait peur de te faire tomber. Là, c'est nous à peine quelques jours après notre sortie. De vraies stars, regarde. Cela me rend si heureuse de regarder ces photos, pas toi ?

L'ENFANT. J'ai quelque chose à te dire, maman.

LA MÈRE. Ton premier anniversaire ! Comme tu étais beau. J'ai toujours tenu à ce que tu sois bien habillé, pas comme ces mères qui n'ont pas honte d'habiller leurs enfants avec de la sous-marque. Toi tu étais toujours bien habillé et bien coiffé. Enfin, cela ne se voyait pas beaucoup. Sur les photos de classe, j'ignore pourquoi, sur les photos de classe tu avais toujours la tête de travers. Tu étais bien habillé, mais toujours la tête de travers, toujours dans la lune, là-dessus on ne va pas se mentir. Je ne sais même pas comment tu as fait pour avoir tes examens. Enfin. Toi qui joues sur le dos de ton père, regarde. C'était à la plage, je l'ai prise à la plage cette photo. Je m'en souviens très bien, comme si c'était hier. Ton père dormait et tu as grimpé sur son dos. J'ai toujours eu le chic pour prendre de bonnes photos. Au bon moment, je les prenais toujours au bon moment. Sans moi nous n'aurions pas autant de souvenirs aujourd'hui, pas autant de souvenirs à partager.

L'ENFANT. Maman je ne suis pas venu pour cela. Il faut que je te parle.

LA MÈRE. Finissons cela d'abord, on ne va pas s'arrêter maintenant, on passe un si bon moment. On ne va pas couper court comme cela. Qu'est-ce que tu as de si urgent à me dire ? Cela peut attendre, cela peut forcément attendre. D'abord les photos. Alors, où en étais-je ? Où en étions-nous ? Voilà, tu m'as fait perdre le fil, je ne sais plus où j'en étais.

L'ENFANT. Ici, tous les trois à la plage.

LA MÈRE. Ah oui. Les vacances à Marseille ! Formidable. Ensuite on arrive à ton deuxième anniversaire. La première fois que tu as soufflé tes bougies. Nous avions fait une grande fête. Ton père savait recevoir, il avait un don pour ces choses-là. Il n'y a pas beaucoup de photos, c'est le jour où nous avons cassé l'appareil. Ton père l'a fait tomber dans le seau du champagne. C'est dommage. Je lui en ai voulu. Enfin, quand c'était fait c'était fait. Oh, regarde ! Nos vacances à Rio ! Regarde-toi, un vrai petit brésilien, tu avais l'air d'un vrai petit brésilien. Où vas-tu ? Nous ne sommes mêmes pas encore arrivés à ton entrée en maternelle ! C'est dommage.

L'ENFANT. Je voulais te dire quelque chose, maman, mais tu ne veux pas m'écouter. Tu ne veux jamais écouter. Souvent nous ne nous parlons pas, ce ne sont pas des discussions, toi tu parles et moi j'écoute, je me tais, je reste silencieux et je ne dis rien, jamais. Nous n'échangeons rien. Et un jour comme aujourd'hui alors que j'ai quelque chose d'important à te dire, nous ne pouvons pas discuter. Je vais partir à la guerre, maman. J'ai été appelé. Je le sais depuis déjà une semaine et je redoutais ce moment, le fameux moment où je devrais te dire adieu. Je le sais depuis déjà une semaine et je ne voulais pas te le dire. Je ne pouvais pas le faire. Je pensais qu'aujourd'hui, la veille de mon départ, je pensais qu'aujourd'hui j'aurais, je ferais preuve de plus de courage, et surtout je pensais que toi tu saurais m'écouter, que tu sentirais en moi ce besoin de te parler et qu'alors tu écouterais. Tu regardes les photos. Tu veux regarder les photos. Elles sont vides, maman, ces photos. Nous pouvons les regarder pendant des heures, elles sont vides. Elles sont toutes vides. Tu as créé des souvenirs creux, des souvenirs que tu pourrais partager un jour mais que tu as oublié de vivre. Des souvenirs creux, des souvenirs à ton image. Aujourd'hui c'est trop tard. Revoir mes anniversaires ne rattrapera pas le temps perdu. Tu dis que j'étais un enfant rêveur et c'est peut-être la seule chose qui me sauvait de toi, de ton emprise. J'étais un enfant rêveur pour t'échapper et aujourd'hui j'ai réussi et je t'échappe pour de bon pendant que toi tu ressasses tes souvenirs, pendant que tu restes là à contempler tes photos. Adieu, maman.

LA MÈRE. Je ne comprends pas. Tu ne veux plus regarder les albums avec moi ? Tu aurais dû le dire plus tôt.

[ Les Femmes ]

LA FEMME 1. Serre-moi fort. Prends-moi fort dans tes bras et peut-être que tu resteras, peut-être qu'ils ne viendront pas te chercher, qu'ils t'oublieront ou qu'ils viendront sans pouvoir de détacher de moi, te soustraire à moi. Comme deux siamoises, nous serons l'une pour l'autre semblables à deux siamoises. C'est injuste que l'une parte et l'autre reste. S'il faut partir, que l'on parte ensemble et que l'on combatte ensemble puisque c'est de cela qu'il s'agit. Partir, te voir partir et rester, c'est un supplice. Un plaisir sadique pour leurs yeux pervers.

LA FEMME 2. Je t'aime. Tu sais que je reviendrai.

LA FEMME 1. Tu as une idée de comment c'est là-bas ? Tu as une idée ? Non tu n'as pas idée. Personne ne le sait. Ils sont trop peu à être revenus pour témoigner. Tu n'as pas idée et tu ne sais pas si tu reviendras. L'image que j'ai de la guerre moi, c'est celle des baïonnettes et des canons. On n'utilise plus cela aujourd'hui. Je ne sais pas ce qu'on utilise, d'autres armes certainement, chimiques, nucléaires peut-être. Dans les guerres d'avant il y avait une chance d'en revenir, même toute petite, même infime. Aujourd'hui on ne sait plus. La guerre réussit de nouveau son pari : rendre la mort toujours plus certaine.

LA FEMME 2. Je ne t'abandonnerai pas. C'est promis.

LA FEMME 1. Tous les adieux se ressemblent. Nous faisons des promesses que nous sommes incapables de tenir, soit parce que cela nous dépasse soit parce que le temps les laisse disparaître et tomber dans l'oubli. Les promesses ne nous appartiennent pas, ce sont des prières pour l'avenir que nous nous adressons à nous-mêmes, en espérant pouvoir les exaucer un jour. La plupart des promesses ne sont jamais tenues.

LA FEMME 2. Celle-ci je la tiendrai. Regarde-moi. Regarde-moi s'il te plaît. Je n'ai pas peur. Ils ne m'effraient pas. Je reviendrai et nous achèterons notre maison et nous aurons notre enfant toutes les deux. Les plans ne changent pas, l'avenir ne change pas, rien ne change. Je ne te quitte pas. Je m'absente. À mon retour nous reprendrons le cours de notre vie.

LA FEMME 1. Et moi dans tout cela ? Moi que suis-je censée faire ou dire ? Moi je dois rester là et attendre pendant que tu te fais peut-être tuer ou pire, torturer. Si tu pars et que je reste alors plus rien n'aura de sens. Je voulais être heureuse, être heureuse avec toi, à tes côtés et tu es sans doute la première personne à me faire ressentir cela, je voulais être heureuse avec toi et voilà qu'on te sépare de moi et que je serai seule et malheureuse. Je ne tiendrai pas sans toi, je m'en rendrai malade.

LA FEMME 2. Tu n'as pas le choix. On a vu pire, on a connu pire toutes les deux et rien n'a réussi à nous séparer. Ce n'est pas eux qui réussiront, ce n'est pas eux qui nous sépareront, ils n'en seront pas capables. Et s'ils y arrivent alors nous trouverons un autre moyen mais nous serons ensemble. J'ai quelque chose pour toi. Il y a quelque chose que je voulais te donner avant de partir. Ouvre. À mon retour, je veux que tu deviennes ma femme, je veux que l'on se marie. (Elles s'embrassent.)


[ Les Voisins ] LE VOISIN 1. Excusez-moi, j'aurais dû frapper avant d'entrer. J'ai vu que vous étiez là et puisque la porte était ouverte, puisque je l'ai trouvée ouverte, je me suis permis d'entrer. Cela ne se fait pas, je vous prie de m'excuser.

LE VOISIN 2. Ce n'est rien. Est-ce que vous avez besoin de quelque chose ?

LE VOISIN 1. Oui. Je vais m'absenter, à partir de demain je vais m'absenter et j'aurais voulu savoir si vous vouliez bien arroser les plantes et nourrir le chat pendant mon absence, la demande habituelle. Enfin, je ne vous l'ai jamais demandé, mais cela se demande souvent, généralement ce que je veux dire, cela se demande souvent entre voisins, ces choses-là, arroser les plantes. J'aurais pu demander à mon frère, il n'habite qu'à dix kilomètres, dix kilomètres ce n'est rien ou pas grand chose, mais le faire venir tous les jours il n'aurait pas apprécié. L'essence est chère, aurait-il dit. Alors vous, comme nous sommes voisins, comme nous habitons sur le même palier et que nos appartements ne sont qu'à quelques mètres l'un de l'autre, alors il me paraissait logique, non pas logique, judicieux, alors il me paraissait judicieux de vous le demander, arroser les plantes et nourrir le chat, voilà ce que je me suis dit.

LE VOISIN 2. Combien de temps vous partez ?

LE VOISIN 1. À vrai dire je ne sais pas. Je pars pour une durée indéterminée. Je comprendrais très bien que vous ne vouliez pas, bien sûr, on ne se connaît pas beaucoup, on ne se connaît pas du tout même, si ce n'est les quelques fois où nous nous sommes croisés dans l’ascenseur. Vous trouvez peut-être cela étrange, je veux dire, que votre voisin que vous connaissez à peine vienne vous demander de s'occuper de son appartement, c'est vrai que c'est étrange. Moi-même je pourrais trouver cela étrange si on me le demandait. Mais je ne suis pas quelqu'un d'étrange. Je suis un honnête homme qui a gagné sa vie honnêtement et qui demain dès l'aube doit s'absenter. Et comme je crois que vous êtes aussi un honnête homme, je me suis dit cela, que d'honnête homme à honnête homme vous pourriez, vous sauriez me rendre ce service.

LE VOISIN 2. Vous partez à la guerre.

LE VOISIN 1. Oui.

LE VOISIN 2. Ma petite sœur aussi. Elle part demain à neuf heures.

LE VOISIN 1. Neuf heures c'est mon heure aussi. Comment s'appelle-t-elle ?

LE VOISIN 2. Nadia. Nadia Rodriguez. Elle a dix-huit ans.

LE VOISIN 1. Si je croise une Nadia Rodriguez, je veillerai sur elle du mieux que je peux.

LE VOISIN 2. Merci. Pour vos plantes et votre chat, soyez rassuré. Je m'en occuperai.

LE VOISIN 1. Merci. J'oubliais, j'oubliais presque de vous laisser les clés. Tenez, les voici. Celle-là vous n'en aurez pas besoin, c'est la clé de l'immeuble, vous avez la vôtre, je n'ai pas besoin de vous la donner, c'est idiot. Et celle-ci c'est celle de l'appartement. La serrure est un peu dure, il ne faut pas hésiter à forcer.

LE VOISIN 2. Bon courage à vous.

LE VOISIN 1. Merci.


[ L’Élève et l'Enseignant ] L'ÉLÈVE. Je peux vous parler, monsieur ?

L'ENSEIGNANT. Oui, entre. Si c'est au sujet de ton dernier devoir, sache que ta note était amplement méritée. Tu as travaillé énormément ces derniers mois, je trouvais cela normal de te récompenser.

L'ÉLÈVE. Il ne s'agit pas de cela, monsieur. Je pense que vous savez – tout le monde le sait – je pense que vous savez que je vais partir, je veux dire, que j'ai été appelé à partir.

L'ENSEIGNANT. Je le sais oui. C'est injuste.

L'ÉLÈVE. Je voulais vous dire au revoir. Je ne voulais pas m'en aller sans l'avoir fait. Je voulais vous dire au revoir et vous remercier aussi. Je voulais vous remercier. Vous êtes un excellent professeur. Je vous regretterai.

L'ENSEIGNANT. Merci. Il y a autre chose ?

L'ÉLÈVE. Je n'irai pas combattre, monsieur. Je vais partir loin, loin d'ici, très loin, suffisamment loin pour qu'ils ne me trouvent pas.

L'ENSEIGNANT. Je vois. Tu sais ce que tu risques ?

L'ÉLÈVE. Oui. Et c'est préférable à la guerre.

L'ENSEIGNANT. Tes parents le savent ?

L'ÉLÈVE. Non, je ne veux pas qu'ils le sachent. Je ne veux pas que vous leur disiez, ils ne comprendraient pas. Mon père surtout, il était si fier que son fils, son dernier fils, son plus jeune fils soit appelé à combattre pour servir sa patrie. Je ne l'ai jamais vu aussi fier, je crois. Il avait – je ne crois pas avoir rêvé – il avait une petite lueur dans les yeux. Pour la première fois de ma vie, je l'ai rendu fier et je n'ai même pas voulu le faire. Il ne doit pas savoir. Il ne doit pas savoir que je suis un lâche.

L'ENSEIGNANT. Pourquoi tu me racontes cela ? Qu'attends-tu de moi exactement ?

L'ÉLÈVE. J'ai confiance en vous, monsieur. Vous êtes peut-être la seule personne en qui j'aie confiance. Cela peut paraître étrange car vous êtes mon enseignant et que je ne vous connais pas. Mais la confiance, cela ne se choisit pas. Il y a des personnes que l'on fréquente toute notre vie et en qui on n'a pas confiance. Vous c'est différent. Je veux que vous gardiez mon secret, monsieur. Je vous demande de garder mon secret, je vous implore de le garder. S'il m'arrivait quelque chose, si j'étais retrouvé ou tué, s'il m'arrivait quelque chose et que vous l'appreniez, je voudrais que vous leur disiez, à mes parents. Vous pourrez leur dire aussi que je les aime.

L'ENSEIGNANT. Tu peux compter sur moi.

L'ÉLÈVE. Vous pleurez, monsieur ?

L'ENSEIGNANT. Une poussière dans l’œil, c'est une poussière. Quand tout sera terminé, j'espère te revoir, j'espère que tu reviendras.

L'ÉLÈVE. Je ne pense pas que je reviendrai, monsieur.

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